« Loving », l’amour au temps du racisme

Virginie, 1958. Qu’il pleuve ou qu’il vente, les cigales chantent. Mais lorsque le visage de Ruth Negga apparaît pour la première fois à l’écran, sa respiration est lourde. Qui est-elle ? Peu importe, semble-t-il. « Je suis enceinte, » annonce-t-elle dans un souffle. La caméra se pointe soudain sur un Joel Edgerton blond, bourru, et surtout blanc. Il sourit. Le spectateur a compris.

Submergés par des préoccupations politiques et sociales qui leur semblent au combien abstraites, Mildred et Richard Loving sont pendant deux heures constamment renvoyés à leur statut d’éléments perturbateurs. Cela leur importe peu pourtant et aux plans d’ensemble au cadre rempli à l’extrême se succèdent des plans rapprochés à l’espace aussi vide que leur cœur est plein. Mildred et Richard Loving se suffisent à eux-mêmes. Mais quand les bruits de la ville doivent remplacer ceux du bruissement des feuilles, ils sont désarçonnés. Leur amour de la terre n’ayant d’égal que celui qu’ils se portent, les Loving sont contraints et forcés d’agir – ou plutôt de faire agir – pour protéger leur droit de s’aimer. Il n’est guère fait grand cas de leur calvaire judiciaire et leurs échanges avec leur ersatz d’avocat est réduit à quelques échanges sans conséquence. Pourtant Loving contre l’état de Virginie est l’un des arrêts de la Cour Suprême les plus important de l’histoire des Etats Unis.

Qu’il s’agisse du sanguin Mud ou de l’énigmatique Take Shelter, Jeff Nichols est pour le moins rompu à l’exercice du passage au crible d’une société américaine méconnue dans ses travers même les plus minimes. Faisant généralement preuve de retenue dans la manière de filmer ses acteurs mais de nervosité dans la manière de filmer ses histoires, Nichols (sur)expose le simili combat des Loving avec beaucoup (trop) de délicatesse – au détriment d’un contexte historique particulier qu’il n’aurait pas été superflu de rappeler. Il aurait peut-être mieux valu se départir d’un scénario encombrant afin de faire une véritable proposition de réalisation plus que de s’avilir à cette romance titanesque.

En nous poussant hors d’une zone de confort subrepticement imposée par des films comme La Couleur Pourpre, La Couleur des Sentiments ou plus récemment, Les Figures de l’Ombre, Loving tourne courageusement le dos tant aux grands discours qu’aux remarques ironiques souvent maniées avec beaucoup de dextérité par les réalisateurs de morceaux de bravoure au poids historique non négligeable. Le spectateur s’y perd souvent – s’endort parfois – mais est néanmoins séduit. Déçu mais séduit. Perdu en somme.

Tandis que Mildred, Richard – et les spectateurs – abandonnent tout espoir de faire sens de cette inextricable situation, Ruth Negga et Joel Edgerton accouchent de performances d’une justesse désarmante. Et si la jeune actrice irlandaise signe ici son premier grand rôle, ce n’est pas pour ça qu’elle a à rougir de sa prestation face à un Joel Edgerton aux codes de jeu au combien éprouvés. Tout aussi pataud que dans Kinky Boots, il réussit par on ne sait quel miracle à être encore plus passif que dans la pépite de Julian Jarrold et semble résigner à passer le reste de sa vie à aimer sa femme, envers et contre tous. Et si le spectateur a à de nombreuses reprises envie de le pousser à agir, sa retenue innocente est toute entière justifiée.

Brique après brique, point de croix après point de croix, Jeff Nichols brosse un portrait tendre d’une romance plus grande que n’importe quel écran. Plus (ou moins) que du cinéma, c’est une véritable fresque naturaliste dont l’élégance n’a d’égal que sa nécessité. A l’heure où des tensions raciales déchirent de nouveau les Etats-Unis, on déplorera néanmoins que Loving ne se soit pas donné les moyens de devenir plus qu’un film : un incontournable.

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