« Manhattan », rhapsodie en noir et blanc

Trente-huit ans après la sortie de Manhattan, la pépite bichromique de Woody Allen ressort en salles dans une toute nouvelle version restaurée pour l’occasion

Si Manhattan repose en grande partie sur le simple souhait de Woody Allen de réaliser une banale comédie romantique en noir et blanc, c’est à la Grosse Pomme que le film doit tout son panache.

Pièce maîtresse d’un imaginaire collectif en constante expansion, New York City s’est livré aux caméras maintes fois sans pourtant être aussi bien décrite que par le personnage de Woody Allen : « To him, no matter what the reason was, this was still a town that existed in black and white and pulsated to the great tunes of George Gershwin. »

De Times Square au Yankee Stadium, en passant par Central Park et le Queensboro Bridge, Manhattan avance sans jamais se retourner. Fixée sur la pellicule argentique de Gordon Willis, New York City n’a jamais aussi bien porté le noir et blanc. Pas de place pour le gris ici. Manhattan n’est pas Annie Hall. Exit la narration grinçante et les effets de mise en scène semi-oniriques, Manhattan va droit au but et aborde sans détour ni (trop de) mauvais esprit les adultères et autres déboires sentimentaux d’un quintet so seventies mené tambours battants par Isaac Davis (Woody Allen), sa très jeune compagne Tracy (Mariel Hemingway), son ex-femme pour le moins libérée (Meryl Streep), son meilleur ami Yale aux mœurs légères (Michael Murphy) et la charmante et non moins mystérieuse Mary Wilke, interprétée par Diane Keaton. Inoubliable Annie Hall, elle retrouve le réalisateur à qui elle doit son Oscar et livre une performance similaire en de nombreux points, et ce bien que Mary soit moins fantasmée et plus fantasque que l’illustre Annie.

Et New York dans tout ça ?

Si New York City est un décor des plus courant depuis l’avènement du cinéma, nombre de long-métrages réalisés dans les années soixante et soixante-dix lui rendent particulièrement justice. Qu’il s’agisse de Diamants sur Canapé, West Side Story, Gatsby le Magnifique ou encore Taxi Driver, New York City attire et fascine.

Décor dont la constante présence n’a d’égale que sa paradoxale absence, la ville-monde apparaît ici principalement comme un gigantesque prétexte de verre et d’acier pour concentrer le regard des spectateurs sur le microcosme tragi-comique d’Isaac et de ses compagnons d'(in)fortune. Woody Allen ne s’embarrasse guère de plans d’expositions superflus et une fois son générique achevé, les gratte-ciels surpeuplés laissent place à un dîner intimiste. Malgré son titre, Manhattan n’a cure de la Grosse Pomme. Seul compte quelques vers prompts à de cocasses gigotements.

Contrée de tous les contraires, Manhattan apparaît tant comme l’écrin que le reflet des contradictions de ses incorrigibles new yorkais de protagonistes. Dans tout autre cadre, la surprenante maturité de Tracy – alliée à sa toute aussi tendre qu’insupportable naïveté – paraîtrait probablement déplacée, tandis que le semblant de lâcheté et l’attitude désinvolte d’Isaac ne seraient tout bonnement pas tolérés.

Bien que pouvant aisément être réduit à banal cliché de mari bafoué brillant par ses discours interminables et sa peur de l’engagement, le personnage d’Isaac est intelligemment drôle et étonnamment conscient tant de sa condition que de ses limites, et est en cela un des protagonistes les plus humain de Woody Allen. De one-liners accessibles en répliques efficaces, Manhattan se fait à travers Isaac la satire d’une néo-bourgeoisie en mal de sensations, et le moins que l’on puisse dire est qu’elle est aussi rondement menée qu’une manifestation nazie dans le New Jersey.

Une ville, un héritage

Bien que Manhattan soit souvent décrié – en particulier vis à vis d’Annie Hall – il a eu un impact non négligeable sur le cinéma actuel. Qu’il s’agisse de dérouler le fil d’une histoire à travers les yeux d’un seul et même protagoniste de faire de la musique un personnage à part entière, l’influence de Manhattan est évidente. Le neuvième film de Woody Allen trouve un écho particulier avec Whatever Works, sorti en 2009. Plus besoin de s’embarrasser de la Grosse Pomme, le réalisateur se concentre maintenant sur ses personnages, et quels personnages ! La sérieuse Tracy a laissé place à la légère Melody (Evan Rachel Wood), dont le seul rôle consiste à distraire son misanthrope grabataire de compagnon, Boris (Larry David).

A la différence des dernières productions estampillées Woody Allen, Manhattan prend le temps de jouer avec ses personnages, de les magnifier grâce à des plans séquence et des mouvements de caméra d’une élégante virtuosité. Il a plus particulièrement inspiré un des clichés les plus éculés du genre de la comédie romantique : les retrouvailles à l’aéroport, une série d’amourettes rattrapées au vol dans le vague espoir de les voir se métamorphoser en amour profond et sincère.

Noir. Isaac esquisse un sourire. Sera-t-il capable d’attendre le retour de Tracy ? Noir. Manhattan, elle, n’attend pas.

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