« Une putain d’histoire »… au propre comme au figuré

Quatrième roman signé Bernard Minier, Une putain d’histoire a tout pour plaire… ou presque

« Au commencement est la peur. La peur de se noyer. La peur des autres, ce qui me détestent, ceux qui veulent ma peau. […] Autant vous le dire tout de suite : ce n’est pas une histoire banale. Ça non. C’est une putain d’histoire… » La paisible Glass Island n’a pourtant rien de terrifiant. Lovée entre Seattle et Vancouver, l’île escarpée a toutes les qualités du microcosme rêvé. Le jeune Henry D. Walker y coule d’ailleurs des jours heureux, entouré de ses mères adoptives, de son meilleur ami, Charlie, de ses camarades Kayla et Johnny, et de sa petite amie, la belle Naomi. Les choses se gâtent lorsque le corps de cette dernière est retrouvé échoué sur une plage. Rapidement suspecté par le shérif du comté, Henry décide d’élucider lui-même cette sordide affaire, et déterre par la même occasion de sombres secrets qui auraient dû demeurer enfouis.

Un thriller servi glacé

Né à Béziers en 1960, Bernard Minier fait ses premières armes lors de concours de nouvelles, et ce alors qu’il exerce encore la profession de douanier. Profitant d’une rencontre avec l’écrivain à succès Thierry Jonquet, il lui fait lire les premières pages de ce qui deviendra Glacé. Premier roman couronné de succès, il pose les bases d’un univers pour le moins propice aux meurtres dans lequel évoluent le commandant de police Martin Servaz et le capitaine de gendarmerie Irène Ziegler.

Après la publication du Cercle en 2012 et de N’éteins pas la lumière en 2014, Bernard Minier choisi de mettre un temps ses inspecteurs à la retraite pour s’essayer à un nouvel exercice. Conçu comme un hommage à des monstres sacrés tels que Stephen King et Kyle Barker, Une putain d’histoire est le premier roman de Bernard Minier à se dérouler outre-Atlantique et à mettre en scène un groupe d’adolescents désœuvrés.

Il suffira d’une île, d’un matin

Alors que New York City et Los Angeles prennent une place démesurée dans l’inconscient collectif, c’est au tréfond de l’état de Washington, au large de la côte nord-ouest des Etats-Unis, qui le romancier biterrois a choisi de situer l’action de son récit. Tout d’abord promesse d’évasion, la surprenante Glass Island se referme rapidement sur ses habitants comme sur les lecteurs avec une élégance déroutante.

La machine est lancée. Avec la mort de Noémie Henry Walker comme les lecteurs se questionnent sur la nature humaine, comme sur concept même de réalité. Une problématique renforcée par le traitement d’une thématique des plus actuelle : la surveillance informatique. Rédigé peu de temps après la révélation de l’affaire Snowden, Une putain d’histoire multiplie les allusions aux services de sécurité informatiques et les dérives pouvant découler de leur privatisation, aux Etats-Unis comme dans le monde entier.

A mi-chemin entre le polar, le drame familial et la critique social, Une putain d’histoire est indéniablement un thriller sans concession et n’épargne ni ses nombreux personnages ni ses lecteurs – malheureusement pour eux.

Piège en haute mer

Cinq cent quatre-vingt-treize pages durant, Bernard Minier s’emploie à détruire consciencieusement les certitudes de ses lecteurs, les perdant dans des circonvolutions verbales et autres tours de passe-passe scénaristiques avec une facilité déconcertante. La construction plus que méticuleuse de ses personnages impressionne. Privilégiant l’exactitude au détriment de l’émotion, Minier prive pourtant ses lecteurs de toute chance d’entrer en empathie avec ses pantins désarticulés. Bien qu’il parvienne à leur donner du coffre, il n’en va de toute évidence pas de même pour le cœur.

Si son postulat de base était de se glisser dans la peau d’un narrateur de seize ans, son style littéraire – étrangement américain – pèche par excès tant de tournures de phrases ampoulées que d’un vocabulaire pseudo-juvénile frôlant régulièrement le grotesque, voire le vulgaire.

Alors que les affres d’un futur jeune homme aux prises avec les besoins impérieux d’un géniteur ambitieux auraient pu être la pierre angulaire d’un polar visionnaire, Bernard Minier s’embourbe dans une double narration sans grande saveur. Il multiplie les intrigues alambiquées et les invraisemblances pour parvenir à un dénouement aux relents du Meurtre de Roger Ackroyd de l’inégalable (et inégalée) Agatha Christie. Faute d’être déplaisante, cette conclusion peu surprenante est en parfaite adéquation avec un roman rempli d’ambition mais tristement dépourvu de sentiments. Dommage.

Jessica Saval

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